Certains livres ont la capacité de nous faire passer un bon moment, de nous offrir un instant d’évasion. Il s’agit d’un don simple et précieux. D’autres possèdent ce pouvoir de bousculer notre vision du monde, une lecture y suffit. Et d’autres, plus rares, ont cette particularité de grandir avec nous, de s’imposer comme le mètre étalon d’un esprit qui s’affute et d’un cœur qui s’ouvre. Madame Bovary, de Flaubert, est de cette race de romans qui se déploient en nous au fil des années qui passent.
1995, année de seconde, première lecture, dans le contexte a priori peu réjouissant d’une étude de l’ouvrage en cours de littérature. Un premier contact délicat. L’attrait pour l’intrigue est déjà là (qu’est-ce qui a pu conduire Emma, une bourgeoise apparemment sans souci, à se laisser dévorer au point d’en finir avec elle-même de la plus cruelle des façons ?), mais le roman se mérite. Chaque phrase est un obstacle, chaque paragraphe un défi, chaque chapitre un sacerdoce. Pourtant, la précision de la langue de Flaubert, sa densité, sa justesse, devraient faciliter le travail : il suffirait de se laisser guider. Un guide justement, voilà ce qu’il nous faut. À la faveur des lumières d’une professeure de français passionnée par les mots et ce qui demeure caché eux eux, l’exploration suit son cours, tant bien que mal. À l’arrivée, la récompense fut à la hauteur de l’engagement : la satisfaction d’avoir commencé à apprendre à lire, vraiment, ce que l’ouvrage dit ouvertement et ce qu’il garde jalousement dissimulé.
La vingtaine, deuxième assaut. Techniquement, cette nouvelle incursion dans les Mœurs de province ne présente plus autant de difficultés. Cette nouvelle aventure auprès d’Emma reste toutefois vertigineuse, chaotique même : les mots ciselés ont beau couler librement, je demeure fébrile face à cet ouvrage qui dit tant et au-delà à partir de presque rien.
Dernière en date : la petite quarantaine. On commence à s’amuser. La langue n’est plus un obstacle, elle est une amie. Cette fois, le passage du monde réel au livre s’opère « comme dans du beurre ». Une nouvelle liberté, une aisance même, qui offre toute latitude pour aimer les personnages, les mépriser, les interroger et superposer leur monde au nôtre afin de les voir se confondre et se distinguer tout à la fois.
C’est sans doute là la marque d’un grand livre, savoir offrir, à mesure que notre aptitude à poser un regard neuf sur les choses s’affermit : accompagner, et distiller les fines et secrètes saveurs, petit à petit, quand le lecteur est enfin prêt à les recevoir et à s’en délecter. Qui sait quelles nouvelles choses Emma, Charles et les autres m’apprendront lors d’une future lecture, dans cinq, dix ou quinze ans ?

