L’éternel triangle

De tous les canevas scénaristiques éculés qui émaillent les histoires d’amour de fiction, ma préférence va indubitablement au triangle amoureux. Le procédé est facile, mais s’il est aussi commode, c’est qu’il apparaît comme une source inépuisable de conflits et d’obstacles, donc une infinité de combinaisons permettant de mettre l’amour à l’épreuve. Et quel meilleur moyen pour tester la force d’un amour que de placer celui-ci face à un autre sentiment amoureux, tout aussi puissant, et radicalement différent dans ses promesses ?

André Gide avait cerné ainsi le problème du choix : Choisir, c’était renoncer pour toujours, pour jamais, à tout le reste et la quantité nombreuse de ce reste demeurait préférable à n’importe quelle unité.

La perspective est vertigineuse. Dans le secret de mon cœur, ai-je vraiment la volonté de renoncer à tant pour m’abandonner presque exclusivement à celui-ci ? La question mériterait d’être posée, chaque jour, afin d’éprouver la valeur du sentiment amoureux qui nous transperce. Et le triangle amoureux constitue la parfaite épreuve du feu pour ce faire.

La personne située au sommet du triangle, celle aimée de deux personnes et qui aime avec la même fougue en retour, est celle par qui la combinaison naît et meurt. Partagée entre des aspirations contraires, elle souhaiterait tout concilier, mais les deux autres côtés ne l’entendent bien sûr pas de cette oreille. L’amour n’est pas partageur. Un amour authentique amène à se projeter totalement en l’autre. Il faut donc choisir, car sans choix, aucun des protagonistes ne saurait retrouver son intégrité. Et sans intégrité, pas d’accomplissement, chacun ne restera qu’à moitié lui-même. Dès lors, la question centrale n’est pas tant « Laquelle de ces personnes j’aime le plus ? » mais « Quelle personne deviendrai-je à l’issue de ce choix ? ».

Dans Casablanca, Ilsa est déchirée entre sa passion pour Rick et sa loyauté envers son mari Victor, haute figure de la résistance, et qu’elle croyait mort. Entre passion et devoir, le choix semble évident, pourtant le sentiment du devoir prend lui aussi racine dans des sentiments amoureux profonds et complexes. Si la passion est dévorante, la loyauté est elle aussi obsédante, à sa façon. La décision d’Ilsa est surprenante et éloquente : elle abandonne le choix à Rick. « Tu dois décider. Décide pour nous trois », c’est ce qu’elle lui demande en substance. Ce non-choix, en apparence du moins, règle le problème du triangle de façon nette et donne à chacun sa juste dimension : Rick décide de laisser Ilsa et Victor vivre leur histoire. Victor « remporte » la partie, Ilsa trouve la paix dans une forme d’abandon à la fatalité, et Rick transcende la douleur de la perte en optant pour « ce qui semble juste ».

Dans le film The Passionate Friends, l’héroïne, Mary, semble victime de son indécision. Entre des sentiments brûlants pour son amour de jeunesse et sa loyauté envers un mari avec lequel elle a créé un agréable cocon de convenance et d’indépendance, la question de la trajectoire qu’elle souhaite emprunter reste ouverte. La solution jaillira du côté du triangle le plus inattendu : trahi et blessé, son époux, qui n’était tout au plus qu’un agréable colocataire, sans passion, révélera l’insoupçonnable : il est profondément amoureux de sa femme, quand tout leur quotidien de mariage arrangé indiquait le contraire. Cette flamme secrète sauvera la vie de Mary.

Un autre triangle issu de la populaire série adolescente Dawson’s creek pose le problème de façon quasi-pragmatique. Le personnage de Joey est tiraillé entre ses deux amis d’enfance, l’un qu’elle aime depuis toujours, l’autre qu’elle a appris à découvrir pas-à-pas. Le premier suscite en elle des sentiments ambigus qui semblent voués à l’éternité (Quand je le vois, c’est comme si j’avais encore quinze ans) ; l’autre lui offre le bonheur d’une vraie relation vécue dans le réel (Ce sont les instants qui nous définiront. Les… Les moments). Si le choix est effectif en pratique, dans le secret des cœurs, il semble qu’il ne soit jamais tranché. Comme si certains amours étaient destinés à être pleinement consommés dans la réalité, quand d’autres ne s’épanouissent que dans l’imaginaire.

En réalité, quelle que soit l’histoire racontée, l’importance du choix semble très secondaire à l’arrivée, et peu de triangles fictifs offrent une réponse définitive. Ce qui demeure passionnant, c’est ce que l’existence même du triangle raconte de la personne qui en est prisonnière. Au-delà du sujet amoureux, le triangle s’avère un motif parfait pour nous émouvoir et nous questionner à propos du – parfois – douloureux sujet du sens à donner à nos existences et de la manière dont les gens dont nous nous éprenons nous définissent.

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