Après être allé voir le film Anatomie d’une chute, de Justine Triet, au cinéma il y a quelques semaines, j’ai appris qu’il y avait débat sur la toile. Certains estimaient l’héroïne coupable, d’autres la jugeaient innocente. J’avoue avoir très tôt cessé de me poser la question durant la séance : le personnage était innocent, ça me semblait évident.
Le fait même d’apprendre que cela n’avait rien d’une certitude pour pas mal de monde aide grandement à relativiser une opinion peut-être forgée à la hâte. Pourtant rien n’y fait : je la vois innocente. En mon for intérieur, c’est ainsi que je me la représente. Que je la dessine.
Et c’est peut-être précisément contre ce type de schématisation outrancière que le film nous met en garde.
Car au fond, que le personnage ait tué son compagnon ou pas importe peu. Ce pour quoi se bat Sandra tout au long du film n’est pas tant la reconnaissance de son innocence ou la recherche de la vérité. Elle lutte surtout contre le regard de l’autre (que ce soit avec malice ou en toute bonne foi, selon l’interprétation finale que chacun se fera du film).
Au fil de l’intrigue et de cette redoutable autopsie judiciaire, l’héroïne assiste impuissante à l’émergence de nouveaux préjugés la concernant chaque fois qu’un détail de sa vie est révélé. Chaque révélation la rend prisonnière d’une autre elle-même, ni tout à fait fausse, ni tout à fait vraie. Alors qu’un enregistrement audio témoigne d’une dispute violente entre Samuel et elle, le schéma semble clair : le couple allait mal. Pourtant, comme elle le dit elle-même, comment réduire une histoire d’amour à un moment, un seul, et à des mots lâchés sous le coup d’une émotion intense ?
Lorsqu’il est révélé que Sandra a eu une aventure avec une femme l’année précédente, rebelote, la trame est limpide : Samuel était nécessairement jaloux le jour de sa mort, excédé qu’il était qu’elle ait un entretien professionnel avec une jeune femme séduisante.
Pire : les personnages des fictions qu’elle écrit et leurs penchants servent à alimenter cette représentation grossière qui est faite d’elle-même.
Qu’elle ait tué ou pas, son drame durant tout le procès réside dans le fait de devoir se défendre contre une interprétation d’elle-même qui lui semble confiner tantôt à la caricature, tantôt au contre-sens. Le même constat s’applique du côté du compagnon défunt : jusqu’à un certain point du procès, personne n’envisage qu’il ait pu vraiment envisager le suicide car l’évidence implique que « dans le contraire, il en aurait forcément parlé à son psy ».
Ce que le film questionne fondamentalement, c’est notre capacité à nous faire une opinion, au-delà de la question judiciaire. En l’absence d’éléments tangibles en quantités suffisantes pour jauger une situation ou une personne, la juste attitude serait certainement de ne tirer aucune conclusion. Pourtant nous le faisons, bien malgré nous. C’est dans notre nature de scanner rapidement notre environnement pour en tirer quelques informations utiles : ami ou ennemi ? sympa ou méchant ? bon ou mauvais ? sécurisé ou dangereux ?
L’héroïne ne semble pas dire autre chose durant son procès que : « Bien sûr, ce détail est signifiant, mais prenez garde à ne pas déduire l’ensemble sur la base de cette seule partie ». Son fils, Daniel, semble répondre à cette préoccupation en se laissant guider par son bon sens : il choisit de confronter ses doutes et ses propres préjugés concernant ses parents à l’épreuve de la réalité. C’est sans doute là l’une des nombreuses forces de cet excellent film : nous apprendre à nous méfier de nous-mêmes, nous rappeler que les autres ne sont pas simples et monochromes et que s’il est de bon sens de se fier parfois aux évidences, on ne peut jamais vraiment approcher la vérité sans aller farfouiller dans le tréfonds des nuances.

